Narrator: Marie Kecman (MK) 10 July 2024
Interviewer: Alan Yeh (AY) Paris, France
AY : C'est Alan Yeh avec Marie Kecman, née Phạm Công Đăng Vy, à l'occasion d'une histoire orale. C'est le mercredi 10 juillet 2024 à Paris. Il est 14 h 10. Nous sommes dans son restaurant Café Broc’ouest dans le 14ᵉ arrondissement. Bonjour Marie, Bonjour Alan. Je vous remercie d'avoir accepté de faire cet entretien.
MK : Avec plaisir.
AY : Et j'aimerais commencer par par le début. Donc je vais vous faire regarder cette vidéo du reportage Saigon sur Seine 1980 à propos des quartiers vietnamiens à Paris et banlieue parisienne, dans lequel votre père et vous même, à l'âge de sept ou huit ans, vous êtes interviewé. Donc ça dure à peu près cinq minutes et on va en discuter après.
MK : D'accord.
[Visionnement du reportage : un journaliste et les parents de Marie discutent de l’arrivée en France. Ensuite, le journaliste parle avec Marie à l’âge de 8 ans pendant un cours de français avec leur Voisine. Elle dit au monsieur qu’elle préfère parler le français. Quand le journaliste demande à Marie ce qui lui plait en France, elle répond avec des livres et des émissions qu’elle aime : les mangas et les dessins d’animation japonais Candy Candy et Goldorak]1
MK : Je n'ai pas changé depuis
AY : Alors là, on est en 1980 et ça fait combien d'années après votre arrivée en France ? (MK : Ça fait quatre ans) Quatre ans (Oui). Donc on va parler plus tard sur votre arrivée. Je veux commencer avec les personnes dans la vidéo, donc parlez-moi un peu de vos parents.
MK : Alors mon père est arrivé en France, il parlait pas du tout un mot de français, donc voilà, il a, il a voulu faire de la restau...Euh, bah. Mais en fait il n'a pas voulu continuer ses études. On lui avait proposé de passer, de faire…comment dire ? De changer son diplôme en français, mais pour ça il fallait qu'il parle un bon français et il devait faire des cours de français.
Et à son âge, eh bien il a pas voulu reprendre des études pour apprendre le français, donc il a trouvé d'autres moyens, il a travaillé comme ça, il a fait des petits travails et puis voilà…jusqu'au jour où il a ouvert son restaurant avec ma mère et ma mère a aidé. Après, ma mère s'occupait de nous à la maison, et lui faisait des petits boulots et on avait des aides de l'Etat.
On avait notre HLM. Euh voilà, ça se passe bien, on a eu nos amis, l'école était à côté, c'était une très très bonne banlieue, Sarcelle-sur-Seine, ce sont des très bons souvenirs. Alors on a gardé des contacts avec les personnes qui sont sur la vidéo, Donc la maîtresse, sa fille et puis voilà. (AY : Qui était votre voisine ?) Qui était notre voisine d'immeuble, oui. On était souvent l'une chez l'autre. Euh voilà, on partait en vacances, même ensemble, vraiment on a beaucoup sympatisé, c'était notre famille maintenant hein. Maintenant on dit, c'est notre sœur, notre sœur d'adoption. Voilà.
AY : Et j'ai noté dans la vidéo. Votre mère, elle vous parle en vietnamien (MK : Oui). Elle prépare un repas en vous parlant en vietnamien (Oui). Et dans l'entretien, elle ne parle pas (Non). Est-ce qu'elle parle français ?
MK : Non. En fait, elle parle comme mon père, donc beaucoup de vietnamien, pas beaucoup de français et à l'époque aussi c'était dur. Mais ma mère, elle avait euh… elle savait déjà parler anglais, donc c'était plus facile pour elle de converser avec les gens. Mais oui, elle parlait déjà pas très bien. Donc voilà. Que vietnamien ou anglais au tout début.
AY : Mais qu'est-ce que vous avez…parlé à la maison ?
MK : À la maison ? C'est vrai. Bah, je sais pas. Je crois que c'est devenu instinctivement. Mais on parlait vietnamien, mais on a regardé beaucoup la télé et avec l'école et tout ça, bah on a parlé français très facilement je pense. Mais moi j'ai pas trop de souvenirs. Mais je crois que ça a été sans difficulté à l'école. Voilà. Et puis la maîtresse nous a beaucoup aidé.
AY : Comment ça s'est fait que votre mère parlait anglais ?
MK : Ah oui, parce que, en fait, au Vietnam, elle travaillait pour les Américains, donc elle était secrétaire. Alors je sais plus dans quelle administration, mais voilà, elle a appris l'anglais. Oui, parce que comme son père était français, du coup ses premières années, il lui a beaucoup payé. Il lui a payé des écoles, de bonnes écoles, donc elle a appris l'anglais et après, bah elle a fait secrétaire pour les Américains et c'est comme ça qu'elle parle bien l'anglais… Et en arrivant ici, ça a beaucoup servi.
AY : Et elle n'a pas parlé français (Non) avec son père ?
MK : Euh ah oui, tiens…Euh non, je pense. Non parce que je pense qu'il a… Ma mère a beaucoup parlé vietnamien avec sa mère et du coup le père il doit pas être là parce que… elle a aucun…elle parle pas très bien français. Donc voilà, ils ont divorcé et bah, ma mère parle que… peut-être un rejet du français, je sais pas.
Donc voilà, elle ne parle que vietnamien, ma mère et un peu une fois l'anglais. Pas le français du tout, pas au début.
AY : Vous savez, quand ils se sont divorcés ?
MK : Peut être… (AY : À l’âge de… ?) Je crois qu’elle était pas ado, elle était encore plus jeune qu'adolescente hein (D’accord). Ouais, il l’a dû mettre dans une école anglaise ou je sais pas comment elle est venue à parler anglais, mais voilà, elle a fait d'autres écoles bien sûr, elle a fait des écoles de cuisine (Au Vietnam ?) Oui, c'est pour ça qu’elle sait bien cuisiner.
AY : Et son père, il est rentré, après le divorce, en France ?
MK : Euh oui, il est rentré en France, mais en fait, la partie du père, ben du grand père du coup, je sais pas trop de sa vie (AY : D’accord). Voilà, on sait qu'il s'est remarié avec une Chinoise donc est ce qu'il est parti en Chine après ? Il a fait du commerce et puis voilà. Je sais pas grand- chose de lui.
AY : Alors votre père et votre mère, ils se sont rencontrés comment, vous savez ?
MK : Oui, je crois que je sais. Mon père était professeur dans une école et (AY : De philosophie ?). Oui, voilà de philosophie et je crois qu'il a donné des cours. Il donnait des cours aussi particuliers. Mais est ce qu'il a donné des cours à ma mère ? Ben il s'est rencontré à cette époque-là.
AY : Et là, on était où ça au Vietnam ?
MK : Là, on était à Saïgon. Oui, ils se sont rencontrés à Saigon, donc mon père est né à Quảng Ngãi, mais il est parti à Saïgon pour le travail et je pense que c'est là qu'ils se sont rencontrés à Saïgon.
AY : Et vous êtes née à Saïgon ?
MK : Et je suis née aussi à Saïgon, et…ma sœur et mon frère, on est tous nés à Saïgon, mais moi, j'ai que vécu Saïgon. Voilà je connais que Saïgon et on est parti en France. On était à Saïgon.
AY : Vous pouvez parler un peu de votre arrivée parce que vous avez vécu quatre ans à Saïgon et puis ça c'est…
MK : C'était en 76, donc on est parti en France en 76, moi j'avais quatre ans et…on est arrivés, c'était l'été mais on avait déjà froid. Mais je me rappelle qu'on avait déjà des manteaux nous. Voilà, mais est ce que je raconte comment on est arrivés en France ? (AY : Comme vous voulez).
Oui, je peux. Ma mère est née, ben, ma mère est née française, donc nous on est né français aussi, donc on est parti en 76, en rapatriement et voilà, ma mère a voulu que mon père vienne, sinon elle partait pas. Donc l'Etat français a accepté que mon père, bien qu'il soit vietnamien, parte aussi avec nous.
Donc on est parti en avion comme tous Français qui seraient rapatriés…
[Un client arrive. Coupure du tournage]AY : Votre père, il a changé la nationalité à ce moment-là.
MK : Il a changé la nationalité en France, en fait. Et ma mère s'est remarié avec lui du coup pour avoir des papiers officiels. Donc c'est comme ça qu'il est devenu français. Donc avec le mariage, je sais pas pourquoi ils se sont…ben, après je sais pas, j'ai pas demandé si c'était peut-être un mariage civil au Vietnam. Je sais pas si ça existait. (AY : À l'époque ?) Ouais.
AY : Il voulait pas partir avant, ça a pris du temps pour partir ?
MK : Oui, je crois que…Enfin, il voulait pas partir, mais (AY : Tout de suite ?). Oui, il voulait pas partir tout de suite. Ma mère elle a dit, « Non, non, il faut que tu viennes parce que sinon on prend…on y va tous ou on y va pas ». Donc voilà. Donc là mon père a dit « Bon, on y va ». On est allé avec mon arrière grand-mère, tout en tous…fin, toute la famille ensemble.
Voilà, mes grands-parents étaient déjà en France. Ma grand-mère s'est remariée avec un Français et ils étaient déjà installés en France. (AY : C’est-à-dire ?) À Paris. En fait, ma grand-mère s'est remariée après avec un Vietnamien. (Et c'est votre grand-mère…) Ma grand-mère maternelle. Oui, donc elle s'est remariée avec un Vietnamien et ils sont partis déjà en France il y a longtemps. Lui, c'était un ancien combattant. Je sais pas en quelle année, mais ils étaient déjà installés et ils avaient leur rest—déjà leur restaurant à l'époque dans Paris, je m'en rappelle, c'était même à Goncourt et…On allait souvent manger chez eux une fois par semaine. Comme ça, on voyait les grands-parents. Lui, il parlait très très bien français comme il a fait l'armée pour la France. Voilà, il parlait déjà très bien français. Ma grand-mère, moins.
AY : Et vous mangiez viet ?
MK : Et on mangeait viet. Mais quand on allait chez eux, oui, on mangeait viet parce que ma grand-mère cuisine…ben, dans la famille, tout le monde cuisine bien. Ma grand-mère cuisine super bien. Voilà. Elle avait son restaurant et des petits plats traditionnels à l'assiette et tous les ans, c'était tous les mercredis, on allait chez elle.
[Coupure du tournage à cause des bruits de travaux à côté]AY : Je voudrais revenir un peu sur vos parents. Vous dites tout le monde dans la famille cuisine bien, n'est-ce pas ? Mais comme mentionné dans la vidéo, votre père, il a fait plusieurs (MK : Petit travail) métiers avant (Oui). D’abord, comme…c’était quoi déjà ? (Il a dit…) Poubelliste (Il a dit poubelliste), plongeur dans une usine…
MK : Il a même travaillé dans une pharmacie. Il était préparateur…Je sais…comment appelle ça ? Préparateur ? Je crois qu’il…il me disait ça (AY : Des comprimés là?) Oui. Oui, c'est ça. Donc il faisait ça aussi. Et puis, qu'est-ce qu'il faisait d’autres… ? Euh, voilà. Il faisait ces petits boulots là, et en même temps à la maison et il préparait des petits gâteaux pour les vendre dans le quartier, justement, on parle dans la vidéo du quartier Maubert où il y avait beaucoup de Vietnamiens. Il y avait déjà Thanh Bình les épiceries viets, les restaurants viets et du coup on allait là-bas, fin…lui, il allait là-bas avec ma mère vendre des petits gâteaux. Il faisait ça, je crois, Une fois par semaine, il vendait leurs gâteaux faits à la maison.
[Coupure du tournage. Encore des bruits]AY : Et place Maubert. C'était, c'était où sur Paris, dans le…
MK : Je crois, dans le cinquième (AY : Cinquième ?) La place Monge, tout ça là. Donc c'est là où il y avait beaucoup de population vietnamienne. Déjà des restaurants. La première épicerie vietnamienne et mon père et ma mère vendaient leurs gâteaux. C'était des bánh chuối, je me rappelle, ils vendaient ça et voilà, ça sentait les bananes dans la maison tout le temps. Et puis, mon père vendait pas que ça en fait…Il vendait aussi ses journaux, donc il faisait en plus des petits boulots, il faisait ses journaux anti-communistes et il vendait comme ça aux passants. Voilà, dans le métro, quand on venait au métro, bah ils vendaient déjà dans le métro et quand on venait en voiture et il les vendait comme ça à la criée sur la place.
AY : Vous vous rappelez de ces journaux ? Vous les avez lus ?
MK : Bah, moi je sais pas lire vietnamien, mais je sais qu'il nous faisait colorer parce que les journaux à l'époque c'était en noir et blanc, donc il nous faisait colorer les drapeaux vietnamiens, donc jaune, rouge, rouge. Donc on colorait ça. Je me rappelle, il y avait une photo où il y avait…C'est lui qui dessinait d'ailleurs. Il y avait une photo avec plein de drapeaux et on avait coloré tous les drapeaux. Voilà donc on a contribué dans son journal.
AY : Il l’a fait pendant combien de temps là ?
MK : Euh, je pense qu'il a fait juste…jusqu'au…jusqu’à l'année où il a ouvert le restaurant, Mais je m'en rappelle plus c’était en quelle année du coup…euh, le restaurant vietnamien. Donc, il vendait tous les week-ends, mais même si on ouvrait son restaurant, je crois qu'il gardait quand même, il faisait quand même ces petits journaux et continuaient quand même hein. Voilà un gros activiste, contre l’anticommuniste.
AY : Il a continué à écrire d'autres choses ?
MK : Oui, il écrivait aussi des poèmes, des chansons. Voilà qu'il mettait tout dans son journal là. Je pense. Et je pense que j'ai un exemplaire, peut-être chez moi, mais il faut que je le cherche. Ce serait intéressant que vous l'ayez aussi. Je vais regarder.
AY : Alors vous dites que votre père a continué à distribuer ? C’est écrire, mais d’abord il distribuait ses journaux jusqu'à ce qu'il ouvre son restaurant. Oui, alors là, on est en quelle année quand il ouvre le restaurant ?
MK : Alors, je sais qu'à Paris il a ouvert en 85, donc là il devait ouvrir peut être en 82, 82, 83. Oui, son restaurant à Pierrefitte. Donc ils ont commencé à ouvrir un petit restaurant à Pierrefitte dans la ville où on habitait, et ça s'appelait « La rivière des parfums ». (AY : Avec votre mère ?). Avec euh…il travaillait avec ma mère. Lui était en salle et ma mère était en cuisine. Il faisaient leurs rouleaux et tout ça. Et d'ailleurs même il y a une des filles de la maîtresse venait aider ma mère à faire ses nems, ses pâtes impériaux. Donc, elle a un grand souvenir de ça. Elle m’en a parlé dernièrement, et.... Voilà. Donc comme on était vraiment très soudé, les deux familles. Ils ont fait ça, ça marchait bien, mais euh…bon, jusqu’au jour où ils ont divorcés, voilà.
AY : Décrivez si vous pouvez, ce restaurant-là. Le décor. Vous avez parlé des nems, les couleurs, les saveurs.
MK : Je pense que c'était vraiment une décoration à la traditionnelle qu'on trouve dans les anciens restaurants vietnamiens avec les lanternes. Je me rappelle, il y avait des lanternes partout. Mais pas les lanternes comme les miennes-là. Les lanternes un peu chinoises, un peu de l’époque (Qui fait un peu…asiate ?) Oui ces lanternes-là, je me rappelle, il y en avait partout. Ben voilà. Et puis on était sur la nationale 1 et on avait des clients…on était dans…à côté d'un garage et les clients venaient beaucoup du garage, des gens de la mairie. Voilà, ça marchait pas mal. Voilà, je pense qu'on était…Dans ce quartier-là, on était le premier à avoir un restaurant vietnamien.
AY : Et ce restaurant, La rivière des parfums, vous l'avez gardé jusqu'à quand ?
MK : Euh donc jusqu'à 1984, donc, parce que là, ils avaient…c'est l'année où ils enclenchaient les papiers de divorce, et mon père du coup, a trouvé un autre café dans Paris. Donc lui, il tenait beaucoup à avoir un café plutôt qu'un restaurant. J'ai un bon souvenir aussi de l'époque où on habitait Pierrefitte, parce que…pourquoi il aimait bien les cafés ? Parce que tous les matins, quand il nous a accompagnés à l'école, avant d'aller à l'école, avant de nous déposer à l'école, on allait dans un café et là, il prenait son café et nous, on prenait toujours lait fraise ou lait menthe avec notre croissant et lui, il adore les cafés. Donc c'est pour ça qu'il voulait absolument son café. Et il a choisi le café qui existe actuellement. Voilà. (AY : À la française, ou ?) Oui, vraiment, un typique café de quartier comme on n'en trouve plus. Mais voilà. Un bon petit café. Lui, c'est ça qu'il adorait : avoir son café, parler aux clients. Voilà.
AY : Revenons à l’ancien restaurant, parce que vous avez dit que vous croyez que vous étiez le premier restaurant dans le quartier.
MK : Ouais, il n'y avait pas beaucoup de Vietnamiens (AY : D'accord). Oui, je crois qu'on était vraiment… J'avais pas vu d’autres Vietnamiens, hein ? Je crois qu'on était les seuls Vietnamiens. Parce que même à l'école, j'ai pas de souvenir d'avoir dû connaître d'autres Vietnamiens. Donc dans ce quartier, on était peut-être les seuls. Donc voilà. C'est peut-être pour ça qu'on avait quand même pas mal de monde et ma mère cuisine tellement bien que…voilà…
AY : Les clients, ils connaissaient déjà (MK : C’étaient français). Mais ils connaissaient déjà la cuisine vietnamienne ? Les nems, comme ça. Les autres choses que vous avez servies, par exemple.
MK : Qu'est ce que je sais ? Moi, si, je me sais très bien ce qu’elle servait, ma mère. Elle servait dans une marmite. Comment ils appellent ça ? Le riz…euh… thập cẩm. Ça y est. Riz thập cẩm, avec du poulet, du champignon, tout mélangé dans une marmite. Mais comme…c’est le riz cantonnais. Ouais, mais à l'époque, c'est ça, c'est ça, elle faisait ça. J'ai un bon souvenir de ça. C'était trop bon d'ailleurs. Ça, elle faisait. Les pâtés impériaux, elle faisait. J'ai pas de souvenir de bobuns. Du riz avec des plats, du riz surtout. Euh. Voilà. Je sais pas si elle servait des bobuns. Ça je sais pas.
[Coupure]AY : Donc là on a parlé des…du restaurant de votre…de vos parents déjà à Pierrefitte. Vous avez des souvenirs des clients ?
MK : Quelques clients. Euh oui, des clients du garage puisqu'ils étaient…comme ils étaient collés à nous et ils venaient souvent. Ah ! Il y avait aussi une coiffeuse dans cette… Juste avant le garage, il y avait une coiffe—en fait, il y avait la mairie, le coiffeur et les garagistes. Et souvent ils venaient, ces gens-là. Et il y avait aussi des gens METRO déjà. Le grossiste, METRO. Ils venaient aussi déjà manger. Et je me rappelle aussi qu'à la fin, ils offraient les McDowell à l’eau dans les verres avec les dames toutes nues. Je me rappelle aussi. Ça et. Et c'était vraiment convivial en fait. C'est devenu des amis aussi. Voilà. Jusqu'au jour où ils partent. C'est un bon souvenir aussi ce restaurant qui n'était pas très loin de la maison. Mais voilà. Et puis on y allait souvent, on faisait nos devoirs là-bas. En fait, à l'époque, le restaurant était en bas et la cuisine était à l'étage. Il y avait une chambre aussi et souvent une chambre ou une chambre…on a mis ça comme une chambre à coucher ou les préparations et nous, on venait et on restait dans cette chambre-là, pendant que ma mère faisait la cuisine et tout ça. Voilà.
AY : Il y avait pas de Vietnamiens, vous avez dit ? (MK : Non)
MK : Je crois, je connaissais pas de Vietnamien, pas dans le…là où on était en banlieue. Oui, quand on allait à Paris, oui, mais là où on était, j’avais aucune connaissance de Vietnamien de mon âge ou que ma mère avait des copines vietnamiens…Ah si ! Ça y est. Elle avait des copines vietnamiennes, mais pas là où on était dans une banlieue proche, à Sarcelles. Il y en avait aussi des Vietnamiens et euh voilà, on se retrouvait de temps en temps, mais à part elles, je ne voyais pas d'autres.
Oui, oui, des banlieues proches, on en avait quelques-unes. Ils se retrouvaient le week-end. C'est vrai. Elle apprenait aussi la danse, je m'en rappelle aussi, à Sarcelles. Il y avait une copine qui dansait très très bien et on y allait souvent la voir et ma mère prenait des cours de danse.
AY : Quel genre de danse ?
MK : Comment on appelle ça ? À l’ancienne ? Genre valse, tango et tout ça quoi. Donc elle, elle enseignait déjà au Vietnam. C'est pour ça que quand elle est venue ici, peut être qu’elles se connaissaient au Vietnam. On habitait dans les banlieues proches, donc souvent on se rencontrait et c'était la seule famille, je crois que je voyais, parce qu'elle avait des enfants aussi. Mais à l'école, on était les seuls Vietnamiens. Je crois…
AY : Donc votre père, il ouvre son café (MK : Ouais, dans Paris). Dans Paris, en 84, c'est ça ? 84, 85 (Oui). Et là, à cette époque, vous, vos parents sont en train de se divorcer (Oui). Vous pouvez parler de cette période-là ?
MK : Alors, à l'époque où mes parents faisaient ces papiers de divorce, donc on a quitté la banlieue et mes grands-parents habitaient dans les années 85, ils habitaient à Nice et du coup ma mère nous a emmené à Nice donc on est allés à Nice quelques mois. Je crois que j'étais en quatrième, et voilà, pendant la période des—comment dire ?—des papiers de divorce.
[Coupure]AY : Le divorce (MK : Oui). Pendant ce qu’ils… pendant qu'ils font tous ces papiers, vous…
MK : Alors, nous, on était à Nice, mais comme on habitait…Mon père euh… On habitait chez ma grand-mère dans une petite chambre. On était avec ma mère et ma sœur et mon frère. Comme euh… Une fois le divorce prononcé et mon père, il avait son café et à l'étage il avait un petit studio. Du coup, c'était mieux. Mes parents pensaient que c'était mieux pour nous de rester à Paris chez mon père, parce que là, on habitait encore chez ma grand-mère. Voilà.
Du coup, on est remonté sur Paris (En quelle année-là ?) Euh, je suis rentrée en troisième donc troisième, c'était 87, voilà, donc 85…En deux ans, ça allait durer, les papiers de divorce et…Mais comment ça s’est fait que je suis restée six mois à Nice en fait ? Ah oui, c’est de la première partie, on était encore à Pierrefitte.
Voilà donc on est remonté sur Paris et on a fait l'école juste derrière le restaurant, juste le café derrière le café restaurant. Donc mon père travaillait seul dans ce café-là. Il faisait de la nourriture vietnamienne et française, il faisait des bobuns. Alors les bobuns à mon père sont très simples. Comme il n'avaient pas d'épicerie…j'enchaîne comme ça ? Ouais ? Il n'y avait pas d'épicerie viet juste à côté. Et lui, il ne conduisait pas. Donc pour faire ses bobuns, il faisait avec des spaghettis et c'est comme ça que c'est resté jusqu'à maintenant. Il fait encore des bobuns avec des spaghettis. Du coup, là, je l'ai appelé le Quan Bobun, parce que mon père s'appelle Quan.
Donc voilà, il faisait ça, il faisait quels plats ? Les plats français. Il faisait des plats…Ah ! Des bánh mì. Déjà il faisait des bánh mì, mais des bánh mì à sa façon. Donc avec de la viande cuite, du bœuf cuit ou du poulet cuit et il mettait dans les bánh mì, il mettait pas tout le… carotte, tout ça et il n'avait pas tout ça hein. Donc il faisait juste mayonnaise et viande, voilà. Et avec le jam— les sandwichs jambon aussi. Ah, il faisait des hot dogs aussi, je me rappelle, et des œufs durs aussi. Donc c'était vraiment un café de l'époque.
AY : Et pourquoi il a changé ? Parce qu'avant il voulait que le café… après, il a commencé a servir les plats comme ça.
MK : Oui, les plats. Bah il voulait quand même faire un peu à manger comme dans les petits cafés de l'époque. Donc il y avait déjà des œufs durs sur la table-là. Et, euh, il faisait que des petits plats. Parce que c’était…c'est pas un cuisinier hein. Donc, il faisait des choses simples, des croques-messieurs, je me rappelle. Des croques-messieurs, œufs durs, sandwichs, hot dogs. Voilà que des plats simples et le bobun-spaghetti.
AY : Et vous avez grandi plus ou moins dans ce restaurant ?
MK : Aussi, oui, euh… c'est vrai qu'à un moment. Ah non. Je savais pas qu’il faisait tous les plats vietnamiens qu'il fallait maintenant, parce qu'entre-temps…entre-temps, je suis allé en Allemagne. Mais lui au début, il avait commencé comme ça et j'ai grandi euh…Là, j'ai fait troisième, donc j'ai fait trois ans, je crois, chez mon père avant de partir en Allemagne.
AY : Et qu'est-ce que vous faisiez en arrivant en Allemagne ?
MK : Alors en fait, je suis arrivé, j'étais en troisième, je sais pas, j'ai passé ma seconde et en seconde , bah, c'était pendant le di—c'était juste après le divorce, mais, je sais pas…Ça allait pas bien dans ma tête. Donc je n'étudiais plus. Voilà, je n'étudiais plus rien et je devais…L’école avait pensé qu'était préférable pour moi d'aller dans un…dans une école professionnelle et tout ça. Faire un lycée professionnel. Et mon père—bah, comme tous Vietnamiens—il veut que son enfant fasse des hautes études et du coup il m'a dit au lieu de faire un lycée pro, ben, tu vas aller chez ton oncle, Peut-être qu'il va te mettre dans le bon chemin et tu vas faire ton baccalauréat là- bas.
AY : Et vous étiez vous ?
MK : Et je suis parti du coup chez mon oncle qui habite Brême. C'est une ville au nord de l'Allemagne (À 17 ans ?). C'était en…80…87, 88, 89. Est-ce que c'était en, oui, 89, 90 ? Voilà, donc je suis parti en Allemagne juste avant la chute du mur, et voilà. Arrivée en Allemagne, et bah, mon oncle connaissait beaucoup de familles allemandes, ce qu’il avait sympathisé. Donc il m'a dit tu vas dans une famille allemande pour apprendre la langue vietnamie—euh, l'allemand, avant de rentrer à l'école.
Donc je suis resté six mois dans une famille allemande. Et voilà, c'est comme ça que j'ai commencé…Mais j'avais déjà appris l'allemand parce que à l'école, au collège et pendant…oui à l'école collège, j’étais en deuxième langue et tous les étés, mon père nous a envoyé chez mon oncle déjà. Donc mon oncle nous payait des cours particuliers d'allemand.
Donc j'étais très bonne en allemand et c'est pour ça qu'il m'a dit « Vas-y, va en Allemagne ». J'avais déjà des bases, donc c’était un peu facile, mais après couramment, c'est grâce à la famille. Là j'écoutais de l'allemand, on écoutait des télés, les infos en allemand et voilà… j'ai beaucoup appris grâce à eux.
AY : C'était où en Allemagne ?
MK : C'était à Brême. Oui, mon oncle était ingénieur et lui est parti en Allemagne à l'époque de ses études et euh…à Berlin, je crois qu'il a fait ses études à Berlin et il est rentré directement dans la compagnie Airbus. Il a fait toute sa carrière chez Airbus et ouais, il avait une bonne situation. Et c'est grâce à lui quand même que j'ai mon Abitur, mon bac allemand. J'étais très contente de ces années en Allemagne. J'ai rencontré beaucoup d'amis vietnamiens, une grosse communauté vietnamienne et je crois que c'est ça aussi qui m'a fait, que je suis devenue comme ça aussi.
AY : Comme ça, c’est-à-dire ?
MK : Euh, que j'ai réappris la langue vietnamienne, que je me sens plus vietnamien parce qu'en France, euh, on côtoyait pas beaucoup de familles vietnamiennes et moi j'étais encore jeune donc je n'avais pas d'amis vietnamiens. Mais grâce à la petite communauté qu'on avait en Allemagne, on se retrouvait tous les week-ends. Et comme c'est une petite communauté, on se connaissait plus ou moins tous. Et c'est comme ça que j'ai réappris la langue, la cuisine, voilà. Et j'avais beaucoup d'amis de mon âge, ce qui était facile après, euh voilà, pour parler, s'amuser, c'était génial. J'ai un bon souvenir.
AY : Votre oncle, il connaissait ces gens avant ou ?
MK : Alors mon oncle. Mon oncle a créé une association pour s'occuper des réfugiés vietnamiens et du coup, oui, il connaissait beaucoup de monde. Beaucoup de Vietnamiens allaient le voir pour les papiers, lui qui parlait très bien l'allemand et c'est comme ça que, voilà, j'ai côtoyé beaucoup de Vietnamiens. Grâce à lui.
AY : Et la bouffe ?
MK : Oui. Alors mon premier souvenir, c'était quand j'habitais dans cette famille allemande. Pour les remercier, un jour, j'ai voulu faire une soirée de vietnamien et du coup j'ai demandé à ma copine vietnamienne de me montrer quel plat je pouvais cuisiner, quelque chose de facile. Et on avait choisi…on avait choisi du thịt nướng avec du riz. Donc on a fait thịt nướng, riz, je sais pas si on a fait…non je me rappelle pas du dessert, mais du coup j'ai été voir cette copine-là qui m'a montré comment cuisiner et c'est à partir de là que j'ai fait mon premier repas.
AY : Des copines de votre âge ?
MK : Oui, des copines de mon âge. Mon oncle était à l'époque célibataire, donc il n'avait qu'un petit studio et après avoir vécu dans la famille allemande six mois, je suis repartie vivre avec lui. Mais lui, il s'occupait beaucoup, il y avait déjà son travail, il s'occupait aussi des papiers. Donc il a été presque jamais à la maison.
Donc il me laissait dans des familles vietnamiennes aussi. Donc en fait, je suis restée pas mal de temps dans une famille vietnamienne. Et voilà, c'est, cette famille-là avait deux filles de mon âge à peu près, donc que voilà, on était tout le temps ensemble. Donc elle m'ont appris la cuisine puisqu’elles aidaient la maman en cuisine et voilà, c'est comme ça aussi que j'ai appris à parler, à reparler bien le vietnamien.
Parce qu'à la maison, oui, on le parlait pas souvent parce que déjà mes parents étaient dans la restauration donc, et ils étaient jamais à la maison. Donc voilà, on parlait souvent français et c'est grâce à la communauté vietnamienne que j'ai réappris.
AY : La maman dans cette famille-là, elle cuisinait comme métier, ou plutôt à la maison ?
MK : Non, en fait, la maman était souvent à la maison, donc c'était le papa, je crois, il était infirmier, le papa. Et, euh, du coup elle cuisinait à la…Je sais pas, tous ceux que j'ai rencontrés cuisinent bien. Elle cuisinait très bien aussi. Et ses filles cuisinaient très bien aussi parce qu’elles aidaient leur maman en cuisine. Donc moi j'ai pas eu cette chance parce que…comme j'ai beaucoup, euh je suis partie beaucoup, donc je suis pas restée beaucoup avec ma mère mais euh. Du coup, c'est dans cette famille-là que j'ai appris.
Après oui. Après, quand mon oncle a acheté une maison…Ah ! Il y a aussi après toutes ces années en Allemagne, euh... Mon oncle et mes cousins, cousines du Vietnam arrivaient aussi du Vietnam en Allemagne et du coup, on a habité ensemble tous, avec mes deux oncles, mon cousin et sa cousine et sa femme et là aussi. Bah, complètement dans la famille vietnamienne.
Là et ma cousine qui venait du Vietnam savait aussi très bien cuisiner, mais toutes les femmes étaient à la maison, elles cuisinaient toutes très bien. Et voilà. Donc j'ai appris aussi là, donc j'ai appris de ma copine, de ma cousine. Tout d'abord, voilà, c'est grâce à elle d'abord. L'immersion dans une famille. Alors. Les petits mots vietnamiens aussi que je connaissais pas. Voilà.
AY : Comment ça a été pour vous, comme redécouverte (du Vietnam ?) à travers, oui, à travers la famille, cette famille, votre séjour en Allemagne. Qu’est-ce que vous avez ressenti ?
MK : Ah ouais, comme c'était des…ma cousine et tout ça, m'a pas parlé très bien allemand déjà aussi. Donc elle ne parlait que vietnamien et ben, dans la famille, on écoutait, on regardait souvent les cassettes vidéo de Thúy Nga musique. Ça aussi, j'ai un bon souvenir, parce que jamais, (Paris by Night ?) Oui, jamais j'écouterais des musiques vietnamiennes avant. C’est elle aussi, elle m’a fait découvrir ça. La musique vietnamienne.
Euh voilà. Et à partir de là, j'écoutais dans des cassettes tout ça dans le walkman, la musique vietnamienne, je me rappelle. Et voilà, même arrivée en France, je continuais à acheter des cassettes vidéo. Mais c'était incroyable, Jamais, j'aurais cru écouter ça. Et voilà. Et oui, le week- end, on allait aussi dans…avec mes copines vietnamiennes faire…On avait une petite communauté, donc on se réunissait, on apprenait des danses vietnamiennes parce qu'on faisait dans les…souvent dans les fêtes traditionnelles. Dans l'année, il y en a quelques-unes bouddhistes. Je crois qu'il y en a deux, deux plus le Tết. Et mon oncle, dans sa communauté. Il s'occupait aussi du côté festif, donc les spectacles et tout ça (De l’association ?) Oui, il organisait aussi les spectacles et du coup on allait, nous, dans la ville où on était, on était quelques filles, on faisait de la danse vietnamienne, donc il y avait quelqu'un qui nous apprenait à danser et souvent on représentait.
On faisait des représentations dans différentes villes allemandes et tous les week-ends—ben pas tous les week-ends, seulement, en période des fêtes—on voyageait comme ça en minibus et on faisait des shows. C'était pas mal. Et du coup, on a voyagé beaucoup dans plusieurs villes allemandes. C’étaient les fêtes bouddhistes. Ça et le Tết. Tết, c’est le Nouvel an vietnamien. Voilà.
Ça je l'ai pas mentionné. Si ? Je me rappelle plus (Les fêtes ?) Ouais. Les spectacles et tout ça. C'est ma période adolescente-là, à 18 ans déjà.
AY : Vous gardez de beaux souvenirs là-dessus ?
MK : Ah ouais, et et mon oncle organisait aussi. Une fois par mois, il organisait euh…un genre de Jeux olympiques entre Vietnamiens. Donc chaque année, il y avait ça aussi. Et comme j'étais sa nièce, on était dans l'organisation. Donc on a enregistré tous les participants. Et là, j'ai découvert beaucoup, beaucoup de…J'ai découvert mon premier amour, en fait (Vietnamien ?) Ouais ! Voilà. Ça aussi c'est un bon souvenir.
[Coupure]AY : Et c’était [les JO vietnamiens] avec l’asso de votre oncle ou c’était juste dans la communauté ?
MK : Dans l’association de mon oncle. Du coup, c'était une association anti-communiste déjà. Oui. Donc lui s'occupait des réfugiés, mais il s'occupait aussi d'une association. Il faisait toutes les—comment dire ?—Les trucs-là anti-communistes. Voilà. Dans l'Allemagne. Et il organisait ça. Lui s'occupait à…Comment on dit en vietnamien ? Tổ chức sinh hoạt. C’est les fêtes et… tổ chức? Le sport, en fait. Il faisait les fêtes et les sports des Vietnamiens en Allemagne. Et c'est lui qui a organisé tout ça à chaque fois. Donc on connaît. Il connaît plein de monde, tout le monde le connaissait. Donc moi je suis arrivé là-bas et ben, comme j'étais sa nièce, eh bien il m'a fait connaître plein de monde. Plein de jeunes. Mais y a plein de jeunes là-bas. Du coup, voilà les fêtes sportives et tout ça, il y avait plein, plein de jeunes.
AY : Une diversité d'animations aussi, hein ?
MK : Oui, fêtes bouddhiques, fêtes sportives, toutes sortes de fêtes. Je faisais… Je participais à toutes sortes de fêtes.
AY : Lui aussi, il écrivait des journaux comme votre père ?
MK : Non, je crois qu'il écrivait pas des journaux. Non, je crois qu'il avait pas le temps déjà. Ça lui prenait beaucoup de temps de s'occuper des Vietnamiens, mais…Et de son travail. Donc il écrivait pas de journaux.
AY : Est-ce que vous vous rappelez la chute du mur ? (Oui) À l'époque ?
MK : À l'époque, je crois que j’étais en classe de…comment ils appelaient ça ? C'est une classe transitoire ou passerelle en fait, qui me permettait…c'était une classe mixte. Mixte, c'est à dire deux classes. Là-bas, c'était peut-être troisième et seconde ou un truc comme ça, qui me permettait d'apprendre l'allemand encore, pour passer à un niveau au-dessus. Et dans cette classe- là, on a fait un voyage de cinq jours, quatre ou cinq jours à Berlin.
C'est l'école qui a organisé et on est parti à Berlin juste après le mur. D'ailleurs, je m'en rappelle quand on est parti, on était dans la partie de l'ouest et un jour on a visité la partie est donc et on devait passer les contrôles. Bah j'étais la seule à être contrôlée. Euh oui, ma classe, personne n'a été contrôlé la pièce d'identité, mais moi, ils m’ont contrôlé ma pièce d'identité.
AY : Vous étiez la seule Asiatique ?
MK : De la classe. Oui, oui. Donc ils m'ont contrôlé, moi. Et là (En plus, française). Oui, bah j'ai montré mon papier et mes papiers sans difficulté. Je suis française. Du coup voilà. Et là-bas, on voyait une grosse différence. On voyait des…déjà… des militaires à chaque coin de rue. On a visité un…comme une cité. Je ne sais pas, c'était un glauque, on dirait. Y avait personne, c'était…C'était désert. Et on est arrivé aussi aux murs. Et là, il y avait des parties du mur par terre et des gens aussi vendaient des morceaux avec des tampons de certification. Et moi j'en ai acheté un et j'ai même ramassé un morceau du mur.
AY : Après la chute.
MK : Après, juste après la chute. Et en fait, quand on est rentré en Allemagne, l'Etat allemand a nous a remboursé notre billet. Donc c'était bien.
AY : Vous en avez parlé avec votre oncle ou votre père (Non) à l'époque ? (Non)
MK : En fait, c'est vrai. J'ai pas parlé de ça dans la famille en fait.
AY : Est-ce que vous avez remarqué, je sais pas, des changements entre avant et après ?
MK : Ben oui, un petit peu. Mais juste dans ma communauté parce qu'il y avait beaucoup de vietnamiens du coup de l’Est, qui venaient dans la ville où on habitait. Donc après moi, il y avait beaucoup. On a envoyé beaucoup de Vietnamiens de là, ceux qui arrivaient et voilà. Mais sinon, dans ma vie, non, j'ai pas senti grand changement à part qu’ils en ont parlé beaucoup à la télé. Moi ce qui m'a marqué, c'est qu'ils disaient beaucoup que…Ah oui, ils avaient jamais mangé de banane ou un truc comme ça, ou il me semblait qu'ils ont acheté tous des bananes ou un truc comme ça. Je sais pas si c'était… mais ça m'a marqué. D'ailleurs, je m'en souviens encore donc ça doit être ça. Ouais. Donc là aussi on commençait à s'occuper des papiers aussi, des nouveaux arrivants.
Et c'est à partir de là aussi qu'il y a plein de Vietnamiens et c'était différent. Trop de Vietnamiens. On commençait à…plus que…fin… Il y a tellement de Vietnamiens qu'il y a beaucoup que je connaissais pas.
AY : Une plus grande vague de Vietnamiens qui sont arrivés ?
MK : Oui, voilà, une plus grande communauté, c'était…oui. Je trouvais une différence de ce côté-là. Donc, trop de Vietnamiens, il y avait. Mais ouais et bien ils parlaient tous d'une langue du Nord, hein ? Ah oui, ils avaient un accent, on reconnaissait là. Moi en plus j'ai un accent du sud, donc quand j'entends quelqu'un du Nord, je comprends pas très bien, mais je pense qu'ils venaient tous du Nord. Ouais.
AY : Sur l'autre côté-là ?
MK : Oui, le vietnamien du Nord.
AY : Ça vous a fait bizarre ?
MK : Euh oui, parce que j'avais…j’avais… Mais je comprenais pas grand-chose à ce qu'ils disaient déjà et j'avais jamais entendu cet accent-là avant, en fait. Puisque je côtoyais que des gens du sud et dans la communauté en Allemagne, c'était que des gens du sud. Donc voilà, j'ai vu cette différence-là. Mais à part ça, non, pas trop de différences.
AY : Et là, vous, vous avez passé combien de temps à Brême ?
MK : À Brême, j'ai fait quatre ans (AY : Quatre ans). Oui. 89, 90 je suis…euh…jusqu'à 94. Été 94, je suis rentrée.
AY : Vous êtes revenu en France en 94 ? (MK : Oui) Et qu'est-ce que vous avez fait en revenant?
MK : Alors en revenant en 94, j'ai cherché une école. Déjà, je voulais faire après le bac et je voulais m'inscrire dans une fac et j'étais intéressée par l'architecture intérieure parce que j'aimais beaucoup le dessin déjà et…Mais c'était…Ici, les écoles d'architecture intérieure étaient payantes, du coup j'ai pas pu la faire et je me suis inscrite dans une fac, euh…à la Sorbonne. Voilà, j'étais intéressée par le droit, alors je m'étais inscrite à la Sorbonne pour le droit et après j'ai eu un entretien. Ça s'est très bien passé, mais finalement je me suis rabattue sur les langues, allemand, donc j'ai fait un LEA allemand. Je pensais que ça allait être diffici—euh facile, plutôt, mais au contraire c'était trop difficile pour moi parce que j'étais nulle en littérature.
Donc faire la reconversion en langues, voilà du français à l'allemand ou l'allemand en français, c'était trop dur. Et donc j'ai pas réussi à terminer mon année. Voilà.
AY : Et vous, vous faisiez autre chose en même temps ?
MK : En même temps, j'aidais…Ma mère, elle avait son restaurant. Ben, chacun…Ma mère est revenue de Nice sur Paris (En quelle année ?). En fait je sais plus vraiment en quelle année puisque ça devait être quand j'étais en Allemagne. Donc elle, elle est revenue sur Paris. Elle a trouvé un appartement dans Paris 20 et elle a ouvert son restaurant dans Paris 20ᵉ.
Et mon père avait gardé son restaurant là, dans le 15ᵉ. Et entre-temps, il a acheté un autre dans le 14ᵉ. Et du coup, moi je les aidais. Mon père, j’aidais dans le nouveau restau—dans le café, dans le 14ᵉ, j’aidais le week-end. Et en semaine, j'aidais ma mère dans son restaurant dans le 20ᵉ, donc j'aidais les deux. Et du coup c'est comme ça aussi que j'ai lâché les études.
AY : Ouais, ça doit être dûr
MK : Déjà j'étais pas très intéressée et du coup comme j'étais là…Bah, je suis restée là dans la restauration et je suis restée à aider ma mère dans la restauration. Voilà, elle avait un buffet à volonté dans le 20ᵉ. Son restaurant s’appelait « Xuân Vy » et mon père avait ouvert son deuxième. Donc le premier qu'il a ouvert en 85 s'appelait. Comment il s'appelait déjà ? « Le drapeau de la fidélité » et il a ouvert un deuxième qui s'appelait « La Voie vertueuse » dans le 14ᵉ.
AY : Jolis noms. Xuân Vy, c’est-à-dire, le printemps… ?
MK : Printemps, oui, et Vy, c'était mon prénom aussi. Donc Xuân, c'est un beau, hein ? Un beau prénom, un beau nom de restaurant. Xuân Vy, le printemps… Parce que ma mère, elle aime bien le mot Vy. Moi aussi.
AY : Et le drapeau de la fidélité, c’est-à-dire ?
MK : Alors le drapeau de la fidélité, c'est…c'est qu'il est resté fidèle à l'ancien drapeau. Il a
toujours été fidèle. Du coup, le drapeau avant Ho Chi Minh, donc c’est le drapeau qui est jaune avec trois bandes rouges. Voilà. Le drapeau actuel, il est rouge avec un étoile jaune. Donc lui pour ça, dans sa tête, c'est…il n'y a qu'un seul drapeau, c'est celui-ci. Donc voilà. Donc c'est pour ça que ça s'appelle « Le drapeau de la fidélité ». Fidèle au drapeau, l'ancien drapeau à l'ancien régime.
AY : Et la voie vertueuse ?
MK : La voie vertueuse. Alors pourquoi ? Parce qu'après, il a commencé à écrire des essais philosophiques et je pense que c'est pour ça aussi qu'il l’a appelé aussi « La voie vertueuse ».
AY : Qu’est-ce qui est la voie vertueuse ?
MK : Alors, là…Je sais pas ce qu'il voulait dire, mais je pense que…euh…Lui, c'est. Ah, c'est peut-être grâce à ça qu'il est venu à écrire des livres sur tout ce qu'est le bien, faire du bien autour de soi. Ça rend immortels les gens. Et du coup, je pense que c'est pour ça qu'il a choisi ce nom-là, « La voie vertueuse ». Donc en fait, en faisant le bien, on arrive à faire…à vivre long, longtemps. C’est sa philosophie.
AY : Sa philosophie à lui ?
MK : À lui, oui. Donc il faut faire le bien autour de soi et ça fait partie de la voie vertueuse.
AY : Il a toujours ce restaurant ? Ou il l’a gardé jusqu’à quand ?
MK : Non, celui-là, dans le 14ᵉ, il l'a vendu parce que l'immeuble faisait des travaux dans tout l'immeuble. Donc il a…il l'a vendu aux propriétaires. C'était dans le 14ᵉ vers Tolbiac. Mais il l’a pas gardé longtemps parce que déjà il était…Il avait du mal à s'occuper de un, donc il avait mis quelqu'un d'autre et c'était compliqué de gérer. Donc voilà.
AY : Mais enfin, Tolbiac, c’est plus près des Vietnamiens à Paris…
MK : Oui, c'est vrai. C'est dommage parce qu'il était bien, il était bien situé. Voilà. Il aurait pu le garder, hein. C'est dommage. Nous on venait tous les…tous les samedis. Euh, moi, mon frère, ma sœur ? Non, ma sœur, elle n’est pas trop dans la restauration. Je sais pas si elle est venue aider souvent, mais moi et mon frère on était. On était déjà là. On faisait la vaisselle. Enfin, on était même que tous les deux en service. On avait un cuisinier.
AY : Dans les années 90 ?
MK : C'était dans les années 90. Mais après, après celui-ci donc…Oui, c'est ça, dans les années 90 donc il avait celui-ci, on venait l'aider le week-end là. Et pareil. Cuisine, avec licence IV aussi. Lui, il aime bien les licences IV. Donc, euh, il vendait…Là il vendait des bobuns, il vendait le porc caramel, le poulet caramel…et poulet curry. Il faisait quelques plats qui marchaient aussi très très bien. Voilà. Avec côté bar.
AY : Après que vous avez décidé de quitter vos études, qu'est-ce que vous avez fait ?
MK : Alors quand j'ai décidé là, j'ai aidé ma mère à plein temps, du coup. Tous les jours dans son restaurant (Vous avez continué à aider ?). Oui, donc là j’ai que ma mère parce que mon père, il en avait plus besoin, vu qu'il avait vendu le deuxième. J'aidais ma mère. On allait faire les courses ensemble. Euh, les préparations, j'en faisais un petit peu, mais pas trop.
Et puis. Et puis à chaque course, on allait manger aussi dans un restaurant, c'est ça que j'aimais bien, en fait, quand on allait faire des courses parce qu’on fait les courses, on va manger et après on rentre. Et on rentre, voilà. Toute la journée, c'était ça. Donc restauration du matin au soir et on faisait les courses l'après-midi, on mangeait l'après-midi dans le 13e.
Elle avait une aide, ma mère, en cuisine aussi. Et moi j'étais son serveur.
AY : Et vous faites ça jusqu'à quand ?
MK : Et j'ai fait ça jusqu'à ce que je rencontre mon mari. Donc moi j'étais en service et juste à côté, il y avait une épicerie, genre un Franprix et mon mari travaillait dans ce Franprix-là. Et c'est comme ça qu'on s'est connus en fait. On faisait des courses dans le 13e, mais quand il manquait de petites choses, eh ben j'allais à côté à acheter.
Et c'est comme ça que je l'ai rencontré. Donc au début, on se fréquentaient un petit peu et lui venait manger dans le restaurant et puis voilà, on est sortis ensemble un jour. Voilà. Et c'est comme ça que j'ai rencontré mon mari. Et jusqu'à ce que je vis complètement avec lui et que ma mère, au bout de quelques années, a vendu son restaurant, voilà.
Et je suis allée vivre avec lui et on s'est mariés.
[Coupure]AY : À l'époque, votre mari, il venait au restaurant, il aimait manger…
MK : Alors ma mère faisait un restaurant. Le midi, c'était buffet à volonté et elle mettait quelques plats. Elle mettait les brochettes de poulet, et je sais que mon mari adore les…Mon mari adore les brochettes de poulet donc il venait souvent prendre le menu et manger que des brochettes de poulet. Et elle faisait ça, elle faisait…elle faisait des nouilles sautées, elle faisait du riz cantonnais porc caramel, poulet curry. En fait, les plats un peu traditionnels qu'on trouve aussi et voilà, ça c'était le midi, buffet à volonté. Et le soir c'était cuisine à la carte, donc j'étais en service pour ça.
AY : Et ils s'entendaient bien ?
MK : Avec… (AY : Votre mari et…?) Ben, à l'époque, ma mère ne voulait pas que je me marie avec un Français, et un Français qui n’a pas d’études. Donc que ce soit mon père ou ma mère, c'est pareil. Donc voilà.
AY : Ça a changé ou pas ?
MK : Oui, maintenant ça a changé. Mais voilà, ils étaient pas très d'accord…
1 Vous pouvez regarder le reportage “Saigon sur Seine 1980”sur le site de l’INA : https://www.ina.fr/ina-eclaire- actu/video/caa8000366401/saigon-sur-seine. Marie et son père sont interviewés à la minute @6:00 à @11:08.
This is a transcript of the first of two oral history interviews with Marie Kecman.
These oral history interviews were made possible by support from the Center for Southeast Asia Studies (CSEAS) at the University of California, Berkeley, through the Southeast Asian Lives and Histories (SEALIVES) Small Grants Program, funded by the Henry Luce Foundation Initiative on Southeast Asia.